Témoignage d’Emmanuel Rugema le 28 février 2020

Les élèves de 3A, 3G et 3E ont eu la chance d’entendre le 28 février 2020 au collège le témoignage d’Emmanuel Rugema, rescapé du génocide des Tutsi du Rwanda. Voici leur compte-rendu.

Le Rwanda se situe en Afrique, au cœur de la région des Grands Lacs. C’est un petit pays très verdoyant, avec de nombreuses collines et des lacs comme le lac Kivu près duquel vivait Emmanuel Rugema. D’avril à juillet 1994 s’y est déroulé le génocide des Tutsi.

Mais qui sont les Tutsi ?

Les Tutsi sont des habitants, parmi d’autres, du Rwanda. Avec les Hutu, ils forment la majorité de la population rwandaise. Ces deux communautés parlent la même langue (le kinyarwanda) et partagent les mêmes traditions et la même religion. Au départ, ces deux communautés s’entendaient très bien lorsque le pays était gouverné par des rois.
Mais cela commença à changer avec la colonisation du Rwanda par les Allemands à la fin du XIXe siècle puis par les Belges à partir de 1914. Les colons belges vont en effet privilégier les Tutsi, moins nombreux dans la population mais traditionnellement plus riches. Nombre d’entre eux, en effet, possédaient du bétail (vaches en particulier) alors que beaucoup de Hutu étaient de simples cultivateurs. Les Tutsi vont donc occuper des postes importants aux côtés des Belges… jusqu’à ce que ces mêmes Tutsi réclament de plus en plus l’indépendance du pays. À partir de là, les Belges vont renforcer et répandre des clichés racistes tant sur les Tutsi que sur les Hutu. Par exemple, on disait que les Tutsi étaient de « faux nègres », qu’ils étaient fourbes et n’étaient pas de vrais Rwandais à l’inverse des Hutu (décrits comme des hommes et des femmes moins grands, plus noirs de peau et au nez plus gros).
Ces deux communautés finissent par être distinguées par des critères physiques évidemment abusifs et racistes, qui n’ont aucun fondement. On commence à exclure les Tutsi de la société (écoles, universités, accès aux postes importants…), des tensions naissent entre les Tutsi et les Hutu. Monsieur Rugema nous a dit avoir subi des moqueries durant sa jeunesse à cause de son identité tutsie. Les massacres perpétrés contre les Tutsi sont réguliers dans les années 1950, 1960, 1970… Ils sont encouragés par des Hutu extrémistes et le gouvernement, à majorité hutue, depuis l’indépendance du pays.

Le génocide de 1994

Alors que des accords de paix venaient d’être signés à Arusha (en Tanzanie), l’avion qui transportait les présidents rwandais et burundais est abattu par un missile le 6 avril 1994. Le président rwandais Habyarimana étant Hutu, les Tutsi sont bien sûr accusés d’être responsables de cet attentat. Le génocide peut commencer… Le génocide des Tutsi est un génocide très complexe dans la mesure où les victimes tutsies sont exterminées par leurs propres voisins, leurs amis hutus et même par certains membres de leurs familles (dans le cas de mariages mixtes). Tout le monde participe aux massacres : militaires, gendarmes, milices armées par le gouvernement mais aussi civils encouragés par la propagande appelant au meurtre des Tutsi diffusée par la Radio des Mille collines. Ce génocide a fait près d’un million de victimes (environ 10 000 personnes par jour). Les armes utilisées étaient, en plus des armes à feu, des machettes, des houes, des gourdins cloués, des « outils » normalement utilisés dans l’agriculture. Les femmes se faisaient également violer de manière particulièrement cruelle. Les massacres se déroulaient partout. Avant le génocide, on considérait au Rwanda que les églises protégeaient les populations (aucun assassin ne pouvait tuer dans un lieu sacré). Le génocide a brisé cette règle en autorisant les massacres à l’intérieur des églises. Ce sont finalement les troupes armées du FPR (le Front patriotique rwandais) constituées d’anciens Tutsi exilés qui sortent victorieuses face aux forces du gouvernement. Leur victoire marque la fin du génocide en juillet 1994 (prise de la capitale Kigali). À partir de là, les Hutu coupables de crimes de génocide ont cherché à fuir, aidés parfois par des complicités étrangères, notamment dans le cadre de l’Opération Turquoise organisée par la France.

Qu’est-il arrivé à Emmanuel Rugema durant le génocide ?

Emmanuel Rugema avait 19 ans en 1994. À cet âge, il était encore considéré comme un enfant au Rwanda. Il avait passé les vacances de Pâques à la frontière congolaise (à Bukavu) avec ses cousins et il est rentré à Cyangugu (à l’Ouest du Rwanda) le 5 avril au soir. Il nous a dit qu’il avait évidemment beaucoup regretté d’être rentré au Rwanda à ce moment-là puisque le soir du 6 avril l’attentat contre l’avion du président rwandais avait été commis et avait déclenché le génocide.
Le 8 avril, les génocidaires sont arrivés dans son quartier en faisant beaucoup de bruit. C’est alors que sa famille et lui se sont séparés et ont fui séparément pour échapper aux génocidaires.
Emmanuel Rugema a couru vers le lac Kivu dans l’espoir de pouvoir le traverser pour rejoindre le Congo mais les passeurs en pirogue n’ont pas accepté de le faire traverser sans argent. Monsieur Rugema est alors resté au lac un certain temps, sous un arbre. Il a finalement décidé de retourner chez lui et, pour ne pas se faire repérer, il est passé par les champs. En contournant les quartiers, il a entendu et vu les massacres, les maisons brûlées et les animaux être abattus. « Pour moi, c’était la fin du monde », nous a-t-il dit. À ce moment-là il a ressenti un grand désespoir : « On ne sent plus l’effet du danger sur soi ». Il a alors grimpé dans un arbre pour essayer de se reposer mais il n’arrivait pas à dormir.
Il est alors parti vers l’église en pensant qu’on n’oserait pas y tuer. Là-bas se trouvaient environ 3000 personnes. Les gens priaient et les prêtres leur donnaient à manger. Emmanuel Rugema restera là-bas du 9 au 18 avril. Quelques jours après son arrivée, sa mère et ses deux sœurs sont arrivées à l’église, découpées de partout. Elles avaient tellement saigné que la couleur de leurs habits était indiscernable. Monsieur Rugema a fait en sorte que des religieuses italiennes les prennent en charge dans une infirmerie à quelques pas de l’église.
Le 18 avril a eu lieu la « journée sombre » de Monsieur Rugema. De très nombreux génocidaires ont attaqué en masse la paroisse. Ils ont obligé le prêtre à faire sortir les Tutsi qui s’y étaient réfugiés. Les Tutsi se sont retrouvées dans la cour d’une école primaire. Mais ces 5000 Tutsi ont voulu se défendre : ils ont bouché les extrémités de la cour et se sont battus avec des pierres. Le combat a duré toute la journée, l’école a été détruite, il y a eu beaucoup de morts. Tous ceux qui étaient dans l’infirmerie ont été massacrés. Nous avons compris à ce moment-là que la mère et les deux sœurs de Monsieur Rugema avaient été assassinées. Les survivants se sont alors mis en route vers minuit dans l’espoir de rejoindre la cathédrale sur le conseil du prêtre. Ceux qui n’avaient pas voulu partir, les personnes âgées en particulier, ont été massacrés le lendemain par les génocidaires qui étaient revenus terminer leur « travail », comme ils disaient. Pour arriver jusqu’à la cathédrale, les survivants ont dû traverser la zone éclairée. Des militaires les ont repérés et leur ont demandé tout leur argent ; trois femmes ont été emmenées pour être violées, une quatrième, pour sauver sa vie, a dit aux génocidaires qu’elle avait attrapé le SIDA par son mari. Une fois arrivés à la cathédrale vers 5h du matin, ils ont été repoussés par le prêtre qui leur a dit qu’il n’acceptait personne.
Ils se sont alors réfugiés au stade de foot de la région. Là-bas il y avait déjà plus de 10 à 15 000 personnes. Ces survivants n’avaient ni eau ni nourriture (sauf l’eucharistie). Emmanuel Rugema y est resté environ deux semaines jusqu’à la fin du mois d’avril. Pendant ces semaines-là, ceux qui savaient lire et écrire étaient régulièrement emmenés en camion pour être exécutés ailleurs. Monsieur Rugema a été emmené lui aussi mais il a sauté du camion pour sauver sa vie. Malgré les tentatives de négociation de la Croix Rouge, la situation n’évoluait pas. Alors, beaucoup de rescapés ont décidé de fuir le stade pour espérer rejoindre la frontière mais ils ont été arrêtés par des militaires. Ces derniers ont formé un couloir jusqu’au stade et frappaient et tiraient sur les Tutsi qui le traversaient. Monsieur Rugema a été sauvé par un grand tissu qu’il a détaché au bon moment pour que son assaillant le saisisse à tort. Toutefois, il a été très gravement blessé à l’épaule par un gourdin clouté. Environ deux personnes sur 10 ont survécu à cette attaque. Avec ses cousins et malgré sa blessure, Emmanuel Rugema s’est enfui du stade. Ils ont été protégés par la mère hutue d’un de ses cousins. Elle les a cachés pendant deux semaines dans la maison inhabitée de son frère et elle a ensuite payé des passeurs pour qu’ils traversent la frontière. Grâce à l’argent donné par de la famille qui habitait au Congo, Monsieur Rugema s’est ensuite installé au Tanzanie quelques temps avant de revenir habiter au Rwanda jusqu’en 2000.

La mémoire du génocide des Tutsi

Aujourd’hui Emmanuel Rugema habite et travaille en France, il a 44 ans et témoigne régulièrement devant des publics scolaires. Pour lui, parler de ce qu’il a vécu est important, il considère même que c’est une forme de thérapie et de réconfort. Il ne se sent pas coupable d’avoir survécu, contrairement à d’autres victimes de génocide, mais il regrette profondément que sa mère ne l’ait pas vu grandir. Il ne sait pas non plus où se trouve le corps de son père. Il a cherché pendant de nombreuses années son corps et même interrogé des assassins dans les prisons pour recueillir des indices. L’évocation de son père nous a beaucoup émus. Aujourd’hui il a des amis hutus mais on sent que le sujet est encore sensible : ses amis et lui n’évoquent jamais le génocide et il avoue avoir parfois pu éprouver de la haine contre les Hutu. Malgré son traumatisme, il garde pourtant foi en l’humanité sinon il ne témoignerait pas.

Le génocide des Tutsi est considéré comme le dernier génocide du XXe siècle. Il est encore mal connu, notamment en France, mais l’association IBUKA, dont fait partie Monsieur Rugema, cherche à mieux le faire connaître et vient en aide aux rescapés. Des mémoriaux ont été construits au Rwanda sur les lieux des massacres (on peut y voir aujourd’hui de nombreux crânes humains). Le 7 avril est également le jour où le génocide des Tutsi est désormais commémoré. On peut dire que le génocide continue à être au centre du quotidien des Rwandais. Jusqu’il y a quelques années des tribunaux populaires (appelés gacacas) jugeaient les Hutu impliqués dans les assassinats, les viols et les pillages. Ils ont permis de juger un grand nombre de criminels et de donner la parole aux victimes.

Nous remercions vivement Monsieur Rugema d’être venu témoigner de son histoire tragique.

Les élèves de 3A et Rania de 3E

Quelques réactions d’élèves de 3G et de 3A :

Quand on étudie des guerres, des batailles, des génocides, tout ne nous semble pas réel, on sait que ce sont des tragédies, que ces histoires ne sont pas fictives mais on ne se rend pas compte que des familles en souffrent, que des mamans perdent leurs enfants, que le sang des gens coule réellement. En entendant Monsieur Rugema, j’ai réalisé des choses.

Son témoignage m’a apporté en maturité car je me dis que ma vie n’est pas si mal que cela ; de plus, aujourd’hui il est très important d’entendre les témoignages de rescapés car ils peuvent nous permettre d’éviter de commettre les mêmes erreurs de jugement à l’avenir.

J’ai pu faire des liens entre le génocide des Tutsi et le génocide des Juifs. Dans les deux cas, on leur impute des crimes qu’ils n’ont pas commis comme l’attentat contre l’avion. De plus, ces deux peuples ont été victimes de stéréotypes physiques et racistes.

Dans le cas du génocide des Juifs, les Juifs étaient comparés à des rats. Ici ce sont les Tutsi qui sont comparés à des cafards.

Dans tous les génocides, on se rend compte que c’est une idée du gouvernement, d’un État et que toute la population est « mise à contribution ». L’État met en avant l’idée qu’il y aurait des « races » inférieures et des races supérieures.

J’ai appris que les moyens de la propagande peuvent pousser les gens à tuer.
J’ai appris que les Tutsi n’étaient pas passifs, ils se défendaient, ils ont pu être aussi des résistants.

J’éprouve un immense respect pour cet homme.
Pour moi, c’était très courageux de sa part d’être venu nous raconter son histoire.
Je pense que cette intervention nous a fait prendre conscience de ce que les victimes ont vécu et que nous avons eu de la chance.